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L’alimentation : un thème pour se questionner et se positionner !

mpOC | Posté le 4 juin 2011

Daniel Cauchy – asbl Rencontre des Continents – membre du mpOC

L’art de se nourrir est déterminé chez nos contemporains principalement par trois préoccupations.
- La première semble s’appeler gastronomie, il faut que l’assiette soit « bonne », qu’elle aie de la saveur. Mais à y regarder de près cela semble bien plus complexe dès qu’on se pose la question de savoir qui a dit que ceci était bon et cela mauvais. Monsieur toutlemonde dira que c’est son palais ou ses papilles, comme si celles-ci n’avaient appris les choses et que c’est par « nature » que l’on aime les escargots, la cervelle de singe vivant, les épinards ou la moutarde. Bref la « saveur » ne serait elle pas construite et la question « par qui ? » peut être intéressante à élucider.
- La deuxième préoccupation est sans conteste appelée diététique et porte principalement, vu le nombre d’ouvrages et d’articles consacrés à ce sujet, sur le thème de savoir comment manger pour maigrir ou en tout cas ne pas grossir. Mais plus sérieusement, la diététique ne peut être restreinte à cela et nous enseigne l’art de bien se nourrir pour être en bonne santé.
- Il faut encore mentionner une troisième préoccupation et de grande importance : il faut que tout cela (la santé et le goût) soit bon marché. Le budget consacré à la nourriture a très fortement diminué en nos régions prospères et se situe à moins de 15% du revenu des ménages en moyenne. (Données 2008 - Belgique)
Manger serait donc une question de saveur, de santé et de prix … !

Société du spectacle, société de l’occultation

Et si nous avions oublié ou perdu quelques aspects importants dans ce cheminement moderne ? Et s’il y avait d’autres dimensions à l’acte de se nourrir, occultées par nos sociétés et pourtant vitales ? La publicité nous enseigne que notre lait est produit par une vache bleue gambadant gaiement dans les Alpes et que le fromage est le fruit du travail artisanal d’un brave paysan moustachu. Elle nous montre des petits oiseaux sifflotant (gaiement) dans de vertes campagnes vallonnées habitées de gentils agriculteurs souriants, la fourche à l’épaule et sifflotant (gaiement, bien sûr).
Notre alimentation est produite par des gens, d’une certaine manière, dans un certain contexte et le conte de fées véhiculé par la publicité est scandaleusement faux [1]. Pourtant notre santé, la saveur de nos aliments et leur prix dépendent de « comment » ces aliments sont produits et par qui. L’occultation de ces questions est dangereuse et malsaine ! À quoi servirait une attention « diététique » scrupuleuse du style « mangez beaucoup de fruits » si ces fruits sont traités 23 fois aux fongicides, insecticides et autres molécules toxiques, s’ils ont 12.000km au compteur, s’ils ne sont pas mûrs et de variété étudiée pour la résistance aux transports et non la richesse nutritionnelle [2].
La façon dont nos aliments sont produits, bref toute la chaîne agriculture–stockages–industrialisation–transports–distribution et l’acte de cuisiner sont à prendre en compte. C’est d’une qualité « système » dont nous avons besoin, intégrant la qualité « analytique », mais clairement définie comme une qualité émergente de tout le système complexe de production [3]. On ne peut produire des aliments sains en maltraitant la terre, l’humus, toute la flore, la faune et les producteurs. Les méthodes de production sont donc fondamentales ainsi que leurs impacts sur « l’environnement » et les peuples.

Crise alimentaire

Plus d’un milliard d’êtres humains sont gravement sous-alimentés, 2 milliards souffrent de carences et donc de malnutrition, 3 milliards de pauvres se privent plus ou moins de nourriture ; principalement des petits paysans [4]. Cela c’était habituel, mais depuis 2007 la situation s’aggrave. Vu les modifications climatiques, les nécrocarburants, la spéculation et le renforcement de la demande des pays émergents, le prix des denrées alimentaires explose, les stocks mondiaux sont au plus bas et la crise alimentaire secoue déjà de nombreux pays. Cette fois ce sont les habitants des (bidon)villes au pouvoir d’achat très limité qui sont atteints. Et pourtant les spécialistes nous disent que la production planétaire est suffisante pour nourrir 10 à 12 milliards d’humains !

Un système mondial

Notre assiette belge n’est plus très belge : la grande quantité de viande qui s’y trouve (280 gr/jour.personne) provient d’une bête nourrie au soya brésilien ou au manioc thaïlandais. Notre courgette vient du Kenya, notre pomme d’argentine, notre ananas du Ghana, etc. Le prix international du blé s’établit suivant le prix de revient des blés canadiens et australiens, produits par les agricultures les plus rentables du monde. La différence de rentabilité par travailleur entre le petit paysan du Sud et l’entreprise agricole moderne est actuellement de 1.000 à 2.000 ! Le « Sud » exporte donc à bas prix les denrées alimentaires et les petits paysans ne peuvent plus survivre de leur production. Pourtant le sud continue à nous nourrir : Vandana Shiva évalue la superficie des cultures en « coulisses » dans le « Sud » à 7 fois la superficie agricole de l’Europe. Il nous faut du soya, du riz, du café, des bananes, des oranges, du thé… Notre assiette a fait un voyage de 2.500 km en moyenne ! Les pauvres nourrissent les riches, les pays exportateurs de denrées alimentaires sont bien souvent incapables de nourrir leur propre population. Notre assiette – notre consommation – notre confort, que nous avons appris à considérer comme le résultat d’un merveilleux progrès est en fait le résultat d’une gigantesque spoliation [5].

Impasses environnementale et sociale

Ce vaste système, cette organisation du monde en un grand marché hiérarchisé, répondant aux « règles » de l’OMC ressemble de plus en plus à un train roulant à 300 km/h vers un ravin ; la locomotive est à l’arrière, les premiers wagons tombent… [6] La répartition des richesses devient de plus en plus inégale et si le nombre de milliardaires augmente, même en Inde et en Chine, l’insécurité et la misère augmente pour les masses. Le système fait croire que tout le monde pourra un jour s’enrichir, que des miettes retomberont bien de la table du festin. Mais le jeu du libéralisme est un jeu à somme nulle : ce que certains gagnent d’autres le perdent… Pendant ce temps, la destruction de l’environnement et l’épuisement des ressources s’accélèrent : crise de l’eau [7], crise de l’humus, disparition des abeilles, déforestation, perte de biodiversité, fin des réserves d’hydrocarbures. Notre assiette industrialisée et sa production conduit à l’impasse, tant environnementale que sociale. Impasse environnementale : 1 calorie alimentaire nécessite pour sa production jusqu’à 40 calories fossiles, nous mangeons du mazout, une tonne d’aliments entraîne la destruction de 6 à 18 tonnes de terre de culture, il faut suivant les études de 25.000 à 100.200 litres d’eau et de 7 à 10 kg de céréales pour produire 1 kg de viande de bœuf.

Notre assiette : un projet de société

Il semble donc important de changer de regard sur la crise, de « risques disséminés » nous sommes passés au risque « systémique ». Continuer à croire que l’impasse soit le résultat de quelques dysfonctionnements, d’accidents de parcours conjoncturels et que l’une ou l’autre nouvelle technique nous sauvera revient à imaginer que l’on sauvera le Titanic en perdition en réparant un robinet qui fuit. Il est indispensable d’articuler la préoccupation écologique à une analyse politique radicale des rapports de domination. Notre assiette est l’expression d’un modèle de société et c’est ce modèle que nous « croyons » universel, définitif et généralisable qui est en crise. Comprendre notre modèle, notre projet de société, en distinguer les fonctionnements, les règles, l’organisation, comprendre que les solutions mises en place sont devenues le problème, telle est la tâche urgente à accomplir. C’est à un changement « systémique » que nous avons à œuvrer : non plus faire « toujours plus de la même chose », mais commencer à faire « autre chose ». Tout un mouvement, encore éparpillé, multiple et varié dénonce le « système capitaliste » et tâche de construire une critique radicale du néo-libéralisme et de son discours. Tâche difficile et périlleuse, avec l’effondrement du communisme historique tout se présente comme s’il n’y avait plus d’alternative, et donc plus de critique radicale possible. Ici à nouveau, l’anecdote alimentaire nous sera utile : elle nous permet de poser très concrètement des questions sur les fondements mythiques de notre imaginaire contemporain : en quoi un yaourt aux fruits exotiques, avec ses 9.000 km, sa panoplie d’agents techniques ( colorants, conservateurs, agents de texture, de sapidité, d’onctuosité…) est-il un « progrès » par rapport au yaourt fermier local ? Si maintenant il devient de bon ton d’expliciter que le produit local, fermier, naturel et biologique consomme moins d’énergie, est plus savoureux et éthique, détruit moins l’environnement et ne le pollue pas, la question ne serait-elle pas : quel modèle de société suppose un produit local, fermier... Que suppose-t-il en terme de relocalisation de l’économie, de doute par rapport à la technique comme nécessairement « bonne », de logique de lien avec le producteur, de changement de vision de notre rapport au vivant, de définition de la qualité, d’éducation du goût… ? Sans oublier que ces questions en posent d’autres : c’est quoi le développement, la croissance, le progrès ? Mais aussi : c’est quoi la souveraineté alimentaire, c’est quoi la production de biens d’usage, c’est quoi un usage, un mésusage… ? Plus est il toujours mieux ?

Artisans d’un nouvel imaginaire social : la crise comme opportunité de changement ?

L’alimentation nous permet donc de questionner notre quotidien et de proposer une déconstruction-reconstruction de notre imaginaire [8]. Mais l’ébranlement du système économique international paraît aussi une opportunité majeure pour imaginer les transitions et les « lieux d’atterrissages ». L’effondrement sera rude et les risques importants ; toutes nos actions de résistance, de préservation de compétence, de création d’îlots d’alternatives, de réenchantement [9] du monde seront les terroirs de renaissance d’un « nouvel imaginaire social ». Notre assiette devient alors un bel exercice de style : comment construire une proposition d’alimentation qui respecte notre santé, celle de la planète et de tous ses habitants ? Comment réinventer une assiette sacrée, esthétique, qui nous relie au monde et aux hommes, qui soit un poème ? Les éléments de réponse existent : nouveau dialogue avec le vivant (méthodes agro-écologiques), relocalisation (agriculture paysanne, production de biens d’usage, souveraineté alimentaire…), sobriété (usages et mésusages, décroissance choisie et simplicité…) et bien évidemment un nouvel équilibre alimentaire comme synthèse.
C’est à cette sortie du paradigme économiciste et capitaliste que nous invite le mouvement de la « décroissance ». La crise est bien là, des milliards de gens en souffrent, un grand changement a commencé. Comment nous préparer, non à la subir passivement, mais à en profiter comme d’une opportunité de changement ?

Daniel Cauchy – asbl Rencontre des Continents – membre du mpOC

Notes

[1Pour se faire une idée voir des documentaires tels que We feed the world ou Notre pain quotidien, mieux que de grands discours ! Pour toutes les données concernant l’assiette : voir le « jeu de la ficelle » www.quinoa.be et www.rencontredescontinents.be

[2Voir les compositions nutritionnelles par exemple dans le catalogue de variétés de Kokopelli

[3J.P . Garrel, La qualité de l’alimentation : une réalité complexe, Energie santé n°15

[4Marcel Mazoyer in Nourrir la planète, CNCD, chiffres FAO fin 2008

[5Pour donner un exemple : à l’échelle de la planète, le bétail accapare 50% de la production de céréales (670 millions de tonnes), 78% des terres agricoles est destiné à l’alimentation des quelques centaines de millions de personnes, les plus riches… Voir « jeu de la ficelle » et pour citer un économiste : «  L’élite intellectuelle dans les pays développés trouve parfaitement normal de s’inquiéter de la surpopulation dans le monde, mais elle oublie toujours un fait : la vraie surpopulation, c’est celle du bétail. » Jeremy Rifkin

[6Métaphore reprise à Mohamed Taleb in Ecologie, spiritualité : la rencontre

[7Plus de la moitié de la population mondiale vit dans des pays où les nappes phréatiques s’assèchent. Voir à ce sujet notamment La planète menacée par la famine ? A. Adriaens, Etopia

[8Nous faisons référence à la notion d’ « imaginaire social » proposé par Castoriadis : ce qui fait tenir une société, ce qui organise ses valeurs, ses représentations, ce qui lui donne ses buts. Pour Castoriadis l’imaginaire capitaliste est de devenir « maître et possesseur de la nature » y compris de la nature humaine. Voir Une société à la dérive, Seuil.

[9La marchandisation du monde suppose son « désenchantement » : Dame Nature est devenue un ensemble de ressources ; le capitalisme est un système global, ayant un impact sur l’agriculture, l’architecture, la médecine, l’enseignement… et sur toutes nos conceptions en ces domaines. De nombreux auteurs, (Latouche, Bateson, Taleb,…) en appellent à un nécessaire « réenchantement » du monde, à réinstaurer une dimension sacrée dans notre construction du monde.

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