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Salaire des grands patrons : PS et FEB ont faux !

mpOC | Posté le 1er mai 2011

Une carte blanche signée Eddie Van Hassel, parue dans le journal Le Soir.

Pour le Parti socialiste, les patrons de nos grandes entreprises sont trop grassement payés. Jusqu’à cent fois le salaire moyen de leurs employés, voire plus, sans compter les bonus et autres stocks options. Quatre députés socialistes ont déposé une proposition de loi pour limiter leurs émoluments. Réaction offusquée de la Fédération des entreprises de Belgique, par la voix de son Administrateur délégué, Rudi Thomaes : « Cela illustre bien le populisme qui gagne de plus en plus le monde politique. » Et d’ajouter pour sa cause : « Les mandataires du PS pourraient s’informer utilement des pratiques courantes en matière de rémunérations des topmanagers, dont le niveau moyen en Belgique et aux Pays-Bas est nettement inférieur à celui enregistré à l’étranger. » [1]

Par ces propos, Monsieur Thomaes cautionne la cupidité insatiable – et son corollaire économique, le modèle de la croissance illimitée du PIB – un vice érigé en vertu par les libéraux : l’obsession du profit serait le moteur principal de l’esprit d’entreprise, source de progrès et de bien-être universel, nécessitant un espace économique mondialisé, privatisé et défiscalisé au maximum, seulement régulé par la main invisible du libre marché. Un cautionnement au mépris des failles toujours plus évidentes de cette idéologie, soi-disant qu’il n’existerait pas de meilleure alternative.

Imposture de la doctrine car, de plus en plus, la croissance économique profite exclusivement à ceux qui en ont le moins besoin. D’après l’économiste Tim Jackson, auteur en 2009 d’un ouvrage retentissant qui en fait le procès : « Parmi les charges qui pèsent sur la croissance, il y a notamment le fait qu’elle n’a délivré ses avantages qu’inégalement, au mieux. Un cinquième de la population mondiale gagne à peine 2 % des revenus mondiaux. Par contre, les 20 % les plus riches accaparent 74 % des revenus. (...) Même dans les économies avancées, les inégalités sont plus élevées qu’il y a vingt ans. Pendant que les riches se sont enrichis, les revenus des classes moyennes occidentales sont entrés en stagnation en termes réels bien avant la récession. » [2]

Fin novembre 2010, à la tribune du sénat américain, l’élu républicain Bernie Sanders a dénoncé la guerre menée par les riches de son pays contre la classe moyenne et les pauvres : « En 2007, 1 % de la population des Etats-Unis a gagné 23,5 % de la somme totale des revenus, plus que la totalité des revenus perçus par la moitié la moins nantie de la population. Cela n’est apparemment pas assez ! Le pourcentage des revenus allant vers le sommet de l’échelle représentant 1 % de la population a pratiquement triplé depuis le milieu des années ’70. Aujourd’hui, si vous pouvez le croire, le dixième supérieur de ce 1 % gagne 12 cents de chaque dollar gagné aux Etats-Unis. (...) Il est très clair, pour quiconque qui passe deux minutes à étudier la question, que les gens au sommet se portent extraordinairement bien, alors qu’en même temps la classe moyenne s’effondre et que la pauvreté augmente. » [3] Le rêve américain a tourné au cauchemar.

Insoutenabilité d’un système pathologique qui conduit notre civilisation à l’effondrement car il ignore superbement la finitude des ressources naturelles et néglige, voire méprise, les services rendus par la biosphère, imbus que sont ses promoteurs de leur foi aveugle dans le progrès technologique salvateur. Continuation entêtée d’une modèle économique non durable en dépit de la multiplication des signaux d’alerte : flambée des prix pétroliers annonciatrice du tarissement imminent des hydrocarbures, accidents nucléaires à répétition, érosion dramatique de la biodiversité, périls du réchauffement climatique causé par les émissions anthropiques de gaz à effet de serre, impact sanitaire et environnemental de la pollution (dont la décimation des populations d’insectes pollinisateurs indispensables aux cultures fruitières), épuisement des stocks halieutiques par la pêche industrielle, saturation du réseau routier, éreintement de travailleurs pressés par des impératifs de productivité, éclatement de bulles financières, frustration des exclus du système. Illusions de durabilité entretenues par le mythe du « découplage » (décroissance de l’empreinte écologique et de l’utilisation des ressources naturelles par unité de PIB, permettant de poursuivre la croissance du PIB ; un nouveau mythe baptisé « greenwashing » par les écologiste lucides et propagé au moyen de slogans mystifiants tels que la croissance verte, le développement durable, la voiture propre, etc) dénoncé par Tim Jackson qui conclut : « Pour être franc, il n’existe, à ce jour, aucun scénario de croissance permanente des revenus qui soit crédible, socialement juste et écologiquement soutenable dans un monde peuplé de neuf milliards d’habitants (ndlr : ce chiffre est celui de la population mondiale prédit pour 2050). »

Cela dit, Monsieur Thomaes a raison de dénoncer le populisme du Parti socialiste, mais pas tout à fait pour le motif qu’il croit. Il est certes facile, et agréable au peuple, de cibler « ces patrons qui s’enrichissent outrageusement sur le dos des travailleurs ». Cependant, la démagogie réside aussi dans certaines omissions. En effet, quid de nos stars du ballon rond et de la raquette, sponsorisées par des marques qui surexploitent la main d’oeuvre asiatique ? Les millions empochés par ces idoles ne relèvent-ils pas d’un système économique injuste ? Combien de supporters, victimes de ce même système, qui ont perdu leur emploi, délocalisé dans un paradis capitaliste où le salaire moyen est mille fois inférieur à celui du footballeur adulé ? Le populisme, c’est accepter que de sottes coqueluches étalent le luxe extraordinaire de leur train de vie dans les pages en papier glacé des magazines people, publicité maléfique pour une conception bêtement matérialiste du bonheur qui soutient le dogme funeste de la croissance illimitée, réduisant ainsi, à tort, les enjeux politiques à une juste distribution des richesses.

Il est urgent que nos pays développés se soumettent à la finitude du monde, en adoptant résolument le nouveau paradigme de la prospérité sans croissance, prérequis d’une économie socialement juste et écologiquement soutenable. Des mesures fortes doivent notamment être prises en faveur de la justice fiscale (plafonnement des revenus, écofiscalité), des services publics, de la démocratisation de l’enseignement, du partage du temps de travail, de la relocalisation des activités industrielles, de l’utilisation rationnelle de l’énergie (isolation thermique des bâtiments, mobilité), du déploiement des ressources énergétiques renouvelables, de la réduction de la pollution, de la protection des écosystèmes, de l’élimination de la logique sociale du consumérisme entretenu par la publicité et les média. Ces politiques ne verront pas le jour sans une ferme volonté de la société civile, c’est-à-dire nous, les simples citoyens. Pensons que le bien-être de nos enfants, de nos petits-enfants et des suivants est à ce prix. Une certaine décroissance de la consommation est inévitable, imposée par les limites géophysiques et écologiques de la planète. Sera-t-elle choisie ou subie ? Autrement dit, vécue dans l’harmonie ou la lutte barbare pour la survie ? L’avenir est entre nos mains. Un autre monde est possible, plus désirable car plus convivial, moins matérialiste et moins individualiste, avec moins de compétition et plus de coopération.

Eddie Van Hassel

Notes

[1D’après le journal télévisé de 19H de RTL-TVI, vu le jeudi 7 avril 2011.

[2Tim Jackson, Prospérité sans croissance, Éditions De Boeck

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