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L’Escargot déchaîné n° 28

mpOC | Posté le 24 mai 2016

Au regard de l’actualité, l’enchaînement d’évènements (historiques ?) indique qu’une partie du monde se trouve à un tournant. Une crise, non pas uniquement économique mais aussi humaine, se développe dans les soubassements de nos cultures. C’est ainsi, qu’éperdu au milieu de la jungle consumériste, affaibli par l’absurdité du discours sans fond du capitalisme, le contemporain peine à édifier son existence sur une assise solide. L’écriture de son histoire en devient compromise. Il est malade, sa planète aussi. Le pronostic est hasardeux.

EDITO

À la croisée des chemins

Au regard de l’actualité, l’enchaînement d’évènements (historiques ?) indique qu’une partie du monde se trouve à un tournant. Une crise, non pas uniquement économique mais aussi humaine, se développe dans les soubassements de nos cultures. C’est ainsi, qu’éperdu au milieu de la jungle consumériste, affaibli par l’absurdité du discours sans fond du capitalisme, le contemporain peine à édifier son existence sur une assise solide. L’écriture de son histoire en devient compromise. Il est malade, sa planète aussi. Le pronostic est hasardeux.

Les attentats de Bruxelles en mars dernier ont réveillé, si besoin était, la crainte du spectre du terrorisme avec toutes les dérives sécuritaires mises en oeuvre lors de tels évènements. L’enquête judiciaire afin de punir les têtes pensantes de ces attaques suit son cours, à l’heure où les bombes pleuvent sur la Syrie. Les habitants de cette République vivent au quotidien un « 22 mars », dans le déni presque total du reste du monde. Pourtant, l’impact de la guerre syrienne sur les civilisations est colossal, et nous saisissons d’ores et déjà combien l’envoi des bombes occidentales facilitent l’endoctrinement de la maind’oeuvre armée de Daesh. La manière dont l’Occident gère cette crise en dit long sur sa vision du monde et sur son décrochage de la réalité.

Le conflit syrien porte en son sein une autre conséquence considérable : l’afflux de réfugiés vers des contrées plus sécurisées. Recherchant un peu de sûreté, des centaines de milliers de personnes n’hésitent pas à braver les dangers des mers en colère afin de rejoindre des territoires où ne pullulent pas les obus. Tous ne ressortent pas vivants de cette morbide épopée. Quand ces réfugiés ne sont pas cyniquement perçus comme étant une plus-value intéressante pour la relance économique du PIB du pays où ils vont atterrir, ils sont assimilés à des parasites venant sucer la substance des États dits civilisés.

Pourtant, il y en a d’autres, des suceurs, et des vrais. Ils sont tellement doués qu’ils en arrivent à aspirer jusqu’à la moelle des sociétés ! Le scandale des Panama Papers montre à quel point le libéralisme poussé à son paroxysme est délétère. Ainsi, des vedettes de sport aux célébrités de cinéma, en passant par des hommes politiques, des multinationales et des banques, certaines des entités les plus « illustres » de notre époque se voient incriminées pour dissimulation de comptes par l’intermédiaire de création de sociétés offshore, potentiellement facilitatrices d’évasions fiscales. Pendant ce temps, on reproche aux réfugiés d’exploiter les richesses mises à disposition et on accuse les chômeurs de profiter du système. Le résultat insensé de cette fantaisie ? La légitimation sournoise de mesures restrictives et ô combien aliénantes touchant le domaine du travail dans sa globalité.

En France [1] , le texte de Myriam El Khomri, plus connu sous le nom de projet de loi travail, affiche ostensiblement les désirs d’un monde avide de croissance économique. Bien entendu, le tout s’opère au bénéfice des patrons et des actionnaires, ce au détriment de travailleurs voyant dès lors leurs droits drastiquement réduits.

Possibilité offerte aux patrons d’augmenter arbitrairement la durée des prestations, augmentation des liens de subordinations des employés à leur supérieur, assouplissement des critères de licenciement pour besoin économique de l’entreprise si celle-ci n’est plus suffisamment concurrentielle sur le marché. Toute ces mesures, et d’autres encore, ont été pondues dans le but de renforcer la compétitivité des entreprises et de « créer » de l’emploi. Au final, elles ôtent des droits fondamentaux aux salariés et aliènent ces derniers, encore plus qu’ils ne l’étaient, au bon vouloir de leurs maîtres patronaux et actionnariaux.

Les crises sont des moments uniques de l’histoire individuelle et collective. Si elles peuvent mener aux pires atrocités, ces périodes sont potentiellement les témoins privilégiés de réactualisation, de transformation, d’évolution positive des structures sociales. Au niveau individuel, elles sont une forme de passage obligé vers la mise en forme de l’être. Un instant unique où ce dernier aura la lourde tâche de surmonter les affres ébranlant son psychisme afin de poursuivre son processus d’individuation. A un niveau plus global, si les crises, comme le mentionne Paul Aries, ont le plus souvent accouché d’un Hitler que d’un Gandhi, elles n’en sont pas moins des moments particuliers pour la collectivité. Elles incarnent alors une possibilité de dépassement et de révolution effective. Tout dépend évidemment de ce que l’on va faire de l’ébranlement en question : sombrer dans un sommeil profond ou réveiller des par-celles de subjectivités conscientisées et avides d’autonomie.

La loi travail provoque un tollé chez les français, organisant depuis quelques semaines des mani-festations pacifiques nommées Nuit Debout, en réaction notamment à ce projet législatif. La contestation, appelant à la convergence des luttes, réunit plusieurs centaines de milliers de participants sur l’ensemble du territoire hexagonal. Le mouvement prend peu à peu de l’ampleur et trouve de nombreuses ramifications en Alle-magne, au Portugal, en Espagne et surtout en Belgique. D’ailleurs, je reviens d’une Nuit Debout, la première ayant lieu à Louvain-la-Neuve. Une assemblée populaire s’est organisée, chacun étant invité à prendre la parole sur un sujet lui tenant à coeur. Certains discours semblent parfois un peu trop simples et spirituels à mon goût. Néanmoins, une forme de ferveur oxygénante émane de cette soirée. Si l’organisation n’est pas parfaite, notamment dans la tentative d’horizontaliser les prises de décisions, l’ensemble est prometteur et appelle à des rencontres hebdomadaires. Cette décision sera votée par l’assemblée.

Blessés par les actes et le discours du capitalisme, on perçoit l’envie des protagonistes de changer les choses. On sent que le désir de changement est là. La crise humaine et identitaire semble amener son lot de questionnements, avec en corollaire un important désir de compréhension et d’action pour un monde plus juste. Ceci est encourageant. En crise, la société se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Ces derniers sont nombreux et se tracent en même temps que les pas. Ceux-ci conduiront-ils l’humanité à courber définitivement l’échine face au dieu du libre marché, ou alors la solliciteront-ils de prendre en main les affaires qui la concernent ? Personne ne peut ré-pondre avec certitude à cette question. Si les travers les plus sournois guettent, l’énergie est belle et bien présente. Elle ne semble pas s’éteindre, la flamme du vivant. Gageons qu’elle réussira à convertir cette ardeur balbutiante en quelque chose de constructif et d’émancipatoire.

La révolution s’aménage de jour en jour, lointaine mais perceptible. On la renifle, on la sent. Mais ce n’est pas tout. Il ne suffit pas d’humer les brizes de contestations. Il s’agira, à un moment donné, de sortir du fantasme pour le rendre effectif. Et de se regarder, droit dans les yeux, ceux-là même qui miroitent depuis des temps ancestraux les désirs d’autonomie les plus profonds.

La crise actuelle peut potentiellement amener son lot de réaménagements libérateurs pour la société. Tout dépend de la manière avec laquelle cette dernière appréhendera le malaise civilisationnel. Afin de promouvoir une issue favorable à celui-ci, chacun devra, inévitablement, y mettre de soi.

Kenny Cadinu

Documents joints

Notes

[1] En Belgique, un projet de lois similaire vient d’être mis sur la table par Kris Peeters, ministre belge de l’emploi. Voir : http://www.liguedh.be/index.php?vie...

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